Avec Jean Pierre BEKOLO ( Cinéaste)
Ne jure pas, Monsieur le Président. Le blasphème n’est pas d’invoquer Dieu : il est de l’invoquer en vain. À chaque prestation, tu répètes la liturgie du pouvoir comme un rite d’auto-adoration. Tu ne jures plus devant Dieu — tu jures contre Lui.
JEAN PIERRE BEKOLO: NE JURE PAS. PARDON
Aujourd’hui encore comme depuis 1982, en levant la main droite, tu as dit « I do so swear », tu jures, tu invoques Dieu. Tu prononces des mots sacrés sans foi. Tu invoques Dieu pour couvrir le faux. Tu transformes la vérité en outil de domination. Ce n’est plus un serment, c’est une profanation — celle du sens même de la parole publique. Tu blasphèmes.
Quand tu jures, tu ne t’adresses pas seulement à un texte. Tu t’adresses à la vérité et à la nation. Combien de fois tu t’es engagé à « remplir fidèlement les devoirs de ta haute charge », à « respecter et défendre la Constitution et les lois », à « protéger l’unité nationale » et à « promouvoir le bien du peuple camerounais ». Mais, à la lumière de la réalité d’aujourd’hui, cette cérémonie — censée être solennelle — apparaît pour ce qu’elle est : une mise en scène d’un mensonge d’État et un péché capital. Pas seulement le péché de l’homme que tu es, qui devra un jour répondre devant Dieu et les ancêtres, mais le péché collectif de tout ton entourage qui a fait de ce spectacle son commerce.
Comment un chef d’État peut-il jurer de « remplir fidèlement » ses devoirs quand l’administration est devenue synonyme de prédation ? Comment promettre de « défendre la Constitution » quand elle a été remodelée pour prolonger une gouvernance sans fin ? Comment affirmer « promouvoir le bien du peuple » alors que les Camerounais vivent dans la pauvreté, la peur et la résignation ? Le blasphème ici tient à la dissonance : prononcer « vérité », « fidélité », « justice », « unité » tandis que l’actualité de cette élection qui ne t’a pas porté à la tête du pays les dément.
Ne jure pas, Monsieur le Président. Le blasphème n’est pas d’invoquer Dieu : il est de l’invoquer en vain. À chaque prestation, tu répètes la liturgie du pouvoir comme un rite d’auto-adoration. Tu ne jures plus devant Dieu — tu jures contre Lui.
Regarde ton pays. Regarde les jeunes qui partent. Regarde les Camerounais : ces visages fatigués, ces regards qui ne rêvent plus. Ils n’ont pas besoin de serments. Ils ont besoin de justice, de vérité, de changement. Ta main levée n’est plus une bénédiction : elle est un geste obscène qui nie la réalité. Le serment, censé unir la nation, ne fait que révéler l’abîme entre ce que tu as dit pendant ces 43 ans et ce que tu fais.
Reste silencieux, comme tu l’es depuis des décennies face à leur misère. Ne prononce plus ces deux mots : « je jure ». Car chaque fois que tu le fais, tu nous offenses. Tu profanes ce pays né du sang de nos véritables héros que tu as réussi à faire oublier. Et ton serment, loin d’être une promesse, devient une prière inversée — celle d’un homme qui, en invoquant Dieu, attire la malédiction.
Ne jure plus, Président.
Ou plutôt : jure que tu t’en vas.
