Avec Jeune Afrique
Autrefois farouche critique du régime, Mathias Éric Owona Nguini s’est mué en soutien de Paul Biya, l’un des plus zélés, tout en devenant un adversaire redoutable du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC).
« Le Cameroun n’a pas de projet de civilisation […], [il devient donc] une terre de décivilisation », assénait sans détour Mathias Éric Owona Nguini, politologue et universitaire reconnu, lors d’une intervention radiophonique à Yaoundé, en 2015. Il décrivait alors un pays miné par une série de « craties » perverses : la « mystocratie », ou gouvernement par le mystère ; la « pornocratie », entendue comme la corruption érigée en système ; et la « kleptocratie », symbole d’une prédation devenue générale.
Et dressait le portrait d’un mal profond qu’il affirmait être clairement identifié : le pouvoir de Paul Biya, obsédé par sa propre survie et incapable de penser une véritable transformation sociale. « Ce qui tient lieu de projet de civilisation, c’est le gouvernement perpétuel : rester pour rester », ironisait-il alors.
Ces prises de position frontales ont rapidement valu au directeur de la Fondation Paul-Ango-Ela de se voir hissé au rang de voix incontournable, aussi bien dans l’opinion publique que sur les campus universitaires. Un an plus tôt, déjà, l’universitaire s’était illustré en affrontant publiquement Jacques Fame Ndongo, ministre de l’Enseignement supérieur et secrétaire national à la communication du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), lançant un audacieux : « Le règne de Pharaon est terminé ! » déclenchant un tonnerre d’applaudissements.
Le colloque de Chantal Biya : un tournant politique ?
À cette époque, le politologue refusait toute assimilation aux intellectuels qu’il accusait d’être « à la solde du pouvoir ». Sur les plateaux de télévision, il n’hésitait pas à tourner en dérision les communicants du parti au pouvoir et à mettre en lumière les failles du système. Mais, depuis plusieurs mois, celui qui se permettait ainsi de défier Paul Biya et ses fidèles semble avoir singulièrement changé de position.
Né le 28 février 1969 à Paris, fils de Joseph Owona, ancien ministre et secrétaire général à la présidence, Owona Nguini a suivi un parcours académique prestigieux. Formé à l’Université Montesquieu-Bordeaux-IV et à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, il est docteur en science politique, spécialisé dans l’étude de l’État, des crises politiques, de la société civile et de l’autoritarisme en Afrique.
Le parcours de l’opposant critique prend un virage lorsqu’il accepte de participer, début novembre 2016, aux côtés d’autres universitaires, à un colloque consacré à l’action humanitaire et sociale de la première dame, Chantal Biya. Qu’elle soit analysée comme une contribution académique légitime ou un soutien implicite au pouvoir, cette présence marque un tournant pour celui qui, jusque-là, bénéficiait de l’image de dissident qu’il avait patiemment construite. Mais le choix s’avère payant sur le plan professionnel. Après avoir stagné pendant seize années au grade de chargé de cours, soit bien au-delà de l’ancienneté normalement requise, Owona Nguini deviendra enfin maître de conférences un mois plus tard, en décembre 2016.
Ce virage politique radical va coïncider, pour Owona Nguini, à une progression dans la hiérarchie universitaire. Promu professeur titulaire, il sera nommé, en avril 2020, vice‑recteur chargé de la recherche, de la coopération et des relations avec le monde des entreprises à l’Université de Yaoundé-I, en remplacement du Pr Jean Emmanuel Pondi. En février 2024, il est même un temps pressenti pour devenir recteur à la place d’Adolphe Minkoa She, nommé par Paul Biya au Conseil constitutionnel.
Le 20 mai dernier, il est reçu au palais présidentiel, tout sourire, affichant sa satisfaction de serrer la main de Paul Biya. Dans les semaines et les mois qui suivent, pendant la campagne présidentielle, c’est vêtu de l’écharpe du RDPC qu’il a multiplié les interventions en faveur du président-candidat.
Maurice Kamto, nouvel ennemi
Owona Nguini devient dans le même temps un critique virulent du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) et de son leader, Maurice Kamto. Il accuse le parti d’avoir plagié son projet de société, conteste la légalité de la candidature de Kamto à la présidentielle de 2025. « Maurice Kamto est un très mauvais orateur politique », affirme-t-il notamment, accusant l’opposant de manquer de stratégie et de sens des responsabilités. Il juge en outre que le MRC n’est plus représentatif, arguant que le boycott des législatives et des municipales de 2020 a affaibli sa crédibilité.
L’universitaire s’est aussi retrouvé au cœur de la polémique lors de la crise anglophone, notamment après le massacre de Ngarbuh, le 14 février 2020. Plusieurs organisations de la société civile, dont Human Rights Watch, ont dénoncé le meurtre de civils, dont femmes et des enfants, imputés aux forces de sécurité.
En mars 2020, interrogé sur un rapport incriminant l’armée, Owona Nguini affirmera notamment que le document avait été retiré du site de l’ONG. Une affirmation rapidement démentie par Equinoxe TV et par Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior de HRW, qui qualifie alors l’allégation de « fake news ». Loin de se rétracter, Owona Nguini dénoncera publiquement ce qu’il considère comme des attaques personnelles. Depuis, il privilégie les médias jugés alliés et se tient soigneusement à l’écart des plateaux qu’il considère au contraire comme proches du MRC.
