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Anicet Ekane était généreux idéologiquement. Il voyait en chacun un camarade, un potentiel camarade, et c’est cela justement qui l’avait fait s’identifier déjà dès ses débuts aux Bamiléké – aux maquisards bamiléké, devant la mort de Ouandié. Pierre Nguenkam était son nom de combat. 

CE QUI A TUE ANICET EKANE C’EST SON BON COEUR

Plusieurs d’entre nous étaient sans doute terrifiés quand nous avons vu Anicet Ekane dans ce qui aura été son dernier acte : pas à cause de ses positions, non. Elles étaient connues toutes, depuis longtemps. Sa position la plus hérétique aura cependant été son refus de soutien aux Ambazoniens. Nous étions frappés de stupeur, moi surtout, plutôt à cause de son état physique d’affaiblissement. L’homme au physique athlétique, le karatéka était soudain frappé par un monstre, et cela s’entendait dans sa voix. J’ai eu peur quand je l’ai entendu parler, et souffler après chaque parole. C’est à cause de sa fragilité, la fragilité du sportif qu’il était (et il avait le physique de Ronaldo, je dois le dire), que celui qui lui a retiré ses instruments médicaux savait qu’il allait mourir. C’est donc un assassinat délibéré, et, de manière évidente, Anicet Ekane est mort. Autant cependant cet Otoulou aura agi par mauvais cœur, autant Anicet Ekane aura été défini, et sera toujours défini par son bon cœur. Par ce qui s’appelle la générosité. La première manifestation de sa générosité était sa présence chez ceux qui sont souffrants – j’ai été arrêté au Cameroun deux fois, en 2014, et en 2017. Et toutes les fois, le premier qui est venu me voir, c’était Anicet Ekane. Et son apparition était si naturelle qu’elle m’était devenue quasiment suspecte. Car voyez-vous, le Camerounais fuit plutôt quand vous êtes arrêté. Plongé dans la solitude de la gendarmerie de Bonanjo, et de la PJ de Yaoundé, coupé de tout le monde, c’est ainsi que je vois arriver, déambulant carrément, Ekane Anicet qui traverse sans effort toutes les barrières de la police, ou de la gendarmerie. Comment ne pas le trouver suspect à un moment ?

De même quand j’ai fait sa connaissance à Douala durant les évènements de mars 2008 – tout le monde fuyait, les rues étaient vides de gens. Chacun se cachait. Et qui vois-je dans la maison ouverte de son parti, c’est Ekane Anicet qui me parle de tout ce qui se passe comme si de rien n’était, me dit que ‘ils tirent sur les leaders avec les vraies balles, pour les tuer’, et me dit ensuite qu’il s’en va chez le gouverneur. Comment ne pas le trouver suspect à ce moment ? Car, le reflexe du Camerounais était justement de fuir le gouverneur-là, lui qui donne l’ordre de tuer. Et identique quand à Yaoundé, Anicet Ekane me demande de l’accompagner au SED – où il me fait entrer avec lui dans une salle où se trouve Bamkoui, et quelques autres officiers, avec qui nous débattons pendant plus d’une heure, car ils veulent savoir, ces officiers, ce que je trouve intéressant dans le caleçon de Chantal Biya, que j’appelle ‘Wolowos’. Le plus grand débatteur ce jour-là, c’était Bamkoui, qui me rassure en me disant que je peux dire ce que je pense, qu’il ne va pas m’arrêter. Le bon cœur d’Anicet Ekane c’était de me mener dans ce lieu dont je me souviens, le SED, avec la conviction que je n’en sortirai pas en l’accusant de traitrise, car chez nous, qui a le téléphone de Bamkoui est un traitre. Or voilà : la générosité d’Ekane Anicet était justement qu’il était impossible de l’accuser de traitrise dans ce pays où l’accusation de traitrise est la plus commune. Ça ne pouvait pas tenir, car la générosité était son fondement de pensée. Générosité personnelle d’abord – deuil d’un combattant, d’un activiste, vous étiez certain d’y voir Anicet Ekane.

Je lui avais demandé en 2008 s’il avait un travail, et il m’avait raconté sa façon de survivre grâce à sa sœur, afin que cette présence effective soit possible, soit un geste politique évident. Mais cette générosité s’articulait surtout, je m’étais rendu compte déjà en 2008, avec son soutien à la formation (il appelait cela ‘formation idéologique’), des jeunes – car en 2011 j’avais organisé un concours de journalisme engagé, le prix Bibi Ngota, et quasiment tous les lauréats, étaient des jeunes de la cuvée d’Anicet Ekane. De manière répétitive. C’est ainsi que j’ai pu mesurer sa générosité, qui s’étendait surtout envers la jeunesse. Il demeure ainsi le seul leader politique camerounais qui m’aie toujours rendu visite en prison. Les autres, parlent de ton arrestation devant les caméras, où ils donnent leurs condoléances et ‘gagnent des points politiques.’ Je n’ai ainsi jamais rencontré Kah Walla, ni jamais rencontré Maurice Kamto, etc. Mais Ekane, lui, quand il savait que j’étais au Cameroun, il m’appelait sans qu’on soit amis ou d’accords. J’ai finalement compris que cette générosité était son fondement politique upéciste, marxiste – car j’ai tout de même lu et enseigné les textes de Karl Marx en allemand, en Allemagne. Anicet Ekane était généreux idéologiquement. Il voyait en chacun un camarade, un potentiel camarade, et c’est cela justement qui l’avait fait s’identifier déjà dès ses débuts aux Bamiléké – aux maquisards bamiléké, devant la mort de Ouandié. Pierre Nguenkam était son nom de combat. Ici commence son chemin dans ce qui aura été la dissidence camerounaise, chemin qui, malgré ses bifurcations – le rejet des Ambazoniens, le soutien aux anciens ministres de Paul Biya, cad. Maurice Kamto et Tchiroma – aura fait que personne, même pas moi, ne puisse jamais l’accuser de traitrise. C’est que, à la différence de tous, il était généreux, Anicet Ekane. Il avait le bon cœur, et c’est ce qui l’a tué. Mort pour avoir soutenu Issa Tchiroma, il y’a six mois collègue de ses assassins.

Tanu

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