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Avec Mathieu Olivier, Jeune Afrique

Favorisée par le pouvoir, l’exclusion de Maurice Kamto a accéléré l’explosion de l’opposition, incapable de se rassembler derrière une candidature unique. Le président Paul Biya s’avance désormais vers le scrutin du 12 octobre avec un avantage décisif.

Le tremplin était tout trouvé. Sur la scène installée pour l’occasion place de la République à Paris, le 1er juin, Maurice Kamto martèle ses mots d’ordre : « unir » et « rassembler le peuple ». Le traditionnel col Mao de son costume bleu nuit invite à une « longue marche », celle qui est alors censée le conduire vers les hauteurs de la colline d’Etoudi, à Yaoundé, d’où le palais présidentiel surplombe la capitale du Cameroun. Face à lui, les milliers de partisans acquiescent, applaudissent et exultent. La foule se hérisse de pancartes, brandies sous le ciel de cette fin de printemps français. L’une d’elles affiche un slogan simple : « Tous derrière Kamto. »

Une autre dévoile un mot d’ordre plus brutal, en lettres majuscules : « PAUL BIYA, DÉGAGE ! » À travers ses lunettes noires, Maurice Kamto les aperçoit. Elles sont autant de pavés qui jalonnent le chemin qui, il l’espère, doit l’amener à la victoire à la présidentielle du 12 octobre. L’opposant, alors à la tête du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), a choisi Paris pour lancer son sprint vers Etoudi. La diaspora qu’il a face à lui, traditionnellement frondeuse, peut lui offrir une caisse de résonance rêvée pour une entrée officieuse en campagne, avant de regagner le Cameroun. L’étape suivante est d’ailleurs Douala, capitale économique du pays.

Maurice Kamto, l’espoir et le plan B

Chez lui, la confiance n’exclut pas la conscience. Malgré son sourire, il ne peut s’empêcher de douter. Depuis cinq ans, il doit supporter les conséquences d’une décision, celle d’avoir boycotté les scrutins municipal et législatif de 2020 pour ne pas « cautionner des élections qui ne ramèneront pas la paix ». Ce choix, critiqué en interne à l’époque, s’est retourné contre lui. Paul Biya a décidé en 2024 de proroger d’un an le mandat des élus locaux et des députés, renvoyant les élections en 2026, après la présidentielle de 2025. Alors que Maurice Kamto s’affiche place de la République, son parti n’a donc pas d’élus.

Or la loi camerounaise oblige toute formation souhaitant présenter un candidat à la présidentielle à en compter dans ses rangs. L’opposant a bien un infime espoir de contourner le problème en prétextant le ralliement, ces dernières années, d’élus d’autres partis au MRC. Mais il n’y croit guère. L’administration, y compris l’organe de gestion des élections (Elecam), est trop bien contrôlée par le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir). Maurice Kamto sait que le rejet de sa candidature est quasi inéluctable. Il s’est activé à mettre en place, en coulisses, un plan B : obtenir l’investiture d’un autre parti disposant, lui, d’élus.

De retour à Douala, il voit les forces de l’ordre contrecarrer ses plans de bain de foule le 8 juin. L’accès au bâtiment de son parti lui est interdit et l’opposant apparaît finalement dans une courte vidéo sur les réseaux sociaux. Sur ce terrain de jeu, une consigne est donnée aux virulents supporters du MRC. Il faut alimenter le débat sur la recevabilité de la candidature de leur champion et sur l’appartenance des élus ralliés au parti. Une diversion ? Alors que la polémique juridique enfle, Maurice Kamto a pris contact et négocie avec Anicet Ekane, président du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem).

Un accord, secret, est conclu. Le 25 juin, il démissionne discrètement du MRC pour pouvoir obtenir l’investiture du Manidem. Celle-là n’est pas officialisée, Kamto et Ekane souhaitant se préserver le plus longtemps possible d’une offensive de leurs adversaires. Ils ont raison. Le 17 juillet, l’information fuite sur les réseaux sociaux, deux jours avant le dépôt du dossier de candidature dans les locaux d’Elecam. Quatre jours plus tard, peu avant l’échéance, coup de théâtre : un autre prétendant, Dieudonné Yebga, affirme vouloir porter les couleurs du Manidem.

Manœuvre du pouvoir…

Yebga n’est pas un inconnu. Il tient tête depuis des années à Anicet Ekane, à qui il conteste en vain la présidence du parti. Ce 21 juillet, il accepte de faire le jeu du pouvoir. Par appât du gain, assurent ses détracteurs. Par ressentiment personnel, expliquent d’autres. L’intéressé s’est, depuis, muré dans le silence, son seul bref passage à la télévision ayant été brutalement écourté par les autorités. Dans la nuit du 22 juillet, la fiche du Manidem sur le site du ministère de l’Administration territoriale, de Paul Atanga Nji, est opportunément modifiée. Ekane, reconnu comme président jusque-là, y compris lors des élections locales de 2020, est effacé au profit de Yebga.

Le ministre dénonce un piratage. Maurice Kamto n’y croit guère, s’estimant victime des manœuvres de ses adversaires, mais il espère encore. Il sait que, y compris dans les cercles proches d’Etoudi, certains plaident discrètement pour sa participation à la présidentielle, gage d’une certaine crédibilité. Ils sont cependant minoritaires. Le 26 juillet, Elecam annonce la liste des treize candidats qu’il a retenus. Maurice Kamto n’y figure pas, non plus que Dieudonné Yegba, le Manidem étant écarté pour « pluralité d’investitures ». Le 5 août, le Conseil constitutionnel rend sa liste, la définitive, donc, constituée de douze candidats, et confirme la décision d’Elecam : Kamto est disqualifié. Sans recours possible, sans surprise ou presque, sans émotion excessive de la rue.

… et division en face

Dans l’opposition, le lent chemin vers la division commence aussitôt. Démissionnaires du gouvernement, les ministres Issa Tchiroma Bakary (Front pour le salut national du Cameroun, FSNC) et Bello Bouba Maïgari (Union nationale pour la démocratie et le progrès, UNDP) affûtent leurs arguments. Si Kamto pouvait apparaître comme un candidat consensuel naturel face à Paul Biya, son éviction laisse un vide que chacun des deux hommes ambitionne de combler. L’un et l’autre cherchent à rassembler une coalition la plus large possible, avec un même argument : exercer un unique mandat de transition pour amorcer l’après-Biya, puis se retirer.

Mais la mayonnaise ne prend pas. La confiance manque. Autour d’Issa Tchiroma Bakary, un groupe se réunit à Foumban le 2 août, puis à Yaoundé du 8 au 10 août. Mais aucun nom n’émerge. L’avocat Akere Muna, qui avait envisagé de se retirer, déclare finalement être candidat à la tête d’une coalition. Patricia Tomaïno Ndam Njoya l’imite. Tchiroma Bakary claque la porte. Bouba Maïgari, qui a refusé d’intégrer ces discussions, joue, de son côté, sa propre carte. Lui qui avait assisté au congrès du MRC fin 2023 reçoit cette fois en secret le ministre Henri Eyebe Ayissi, accréditant la rumeur de proximité conservée avec le pouvoir, puis un envoyé de Cabral Libii, qu’il espère séduire.

Au soir du 11 août, l’hypothèse d’une candidature consensuelle de l’opposition a vécu. À minuit, aucun des douze candidats validés par le Conseil constitutionnel n’a accepté de se retirer. Or c’est cette date qui avait été fixée par Elecam comme limite pour stopper l’impression des bulletins de vote d’un prétendant. Quelles que soient les évolutions d’ici au 12 octobre, ils seront donc onze opposants à voir leur nom figurer aux abords des urnes. « Même si certains se rallient à Tchiroma Bakary ou à Bouba Maïgari, formant deux coalitions, il y aura douze bulletins dans les bureaux et donc de la confusion », déplore un acteur de l’opposition, déçu.

« Une ambition moindre : être le meilleur parmi les perdants »

« Maurice Kamto aurait peut-être eu le poids nécessaire pour rassembler davantage, même s’il restait clivant. Mais, depuis son éviction, personne n’a réussi à s’imposer et, dans ce contexte, chacun revient à une ambition moindre : être le meilleur parmi les perdants », poursuit notre interlocuteur. L’ancien président du MRC en est lui-même réduit à un rôle de faiseur de roi dans le camp des opposants. Même s’il décidait de soutenir officiellement l’un ou l’autre des candidats – Issa Tchiroma Bakary étant le plus pressant –, sa base de militants ne le suivrait sans doute pas aveuglément, réticente à se mobiliser pour un autre que lui.

À l’approche d’un scrutin à un seul tour – un mode d’élection qui est en outre taillé pour privilégier le président et le parti sortants – Paul Biya s’avance donc en immense favori, une fois de plus, à 92 ans. Lui qui, il y a sept ans lors de la dernière présidentielle, s’était limité à un unique meeting pour sauver les apparences de campagne, devrait cette fois encore se contenter de peu, voire de rien. « Les Camerounais méritaient un duel au sommet, même déséquilibré et faussé en raison de la puissance du RDPC dans l’administration, entre le statu quo et l’alternative. Ce ne sera malheureusement pas le cas », déplore un acteur de la société civile.

Il y a sept ans, alors que le Conseil constitutionnel validait sans sourciller la victoire de Paul Biya avec 71,28 % des voix, un cadre de l’opposition nous avait reçus à Yaoundé. Fustigeant le maintien des candidatures de Cabral Libii ou Joshua Osih, arrivés troisième et quatrième de la présidentielle (6,28 % et 3,35 %), il pestait contre le manque d’unité de son camp, incapable d’imposer un rapport de force avec le RDPC. Croisé une nouvelle fois quelques années plus tard à Yaoundé, notre interlocuteur s’était pris à espérer, grâce à la dynamique de Maurice Kamto et de son parti. Pour lui comme pour d’autres, juillet 2025 est venu comme une douche froide.

« Le plus probable est qu’on assiste à un remake de 2018, lorsque les voix de l’opposition s’étaient divisées, laissant Paul Biya confortablement en première position. Dans ces conditions, il n’y a pas besoin de frauder », confie un politologue, à Yaoundé. Les plus pessimistes prédisent même que le scrutin pourrait être plus confortable encore pour le RDPC. Les voix convoitées du Septentrion, sur lesquelles Kamto voulait capitaliser avant d’être écarté, pourraient en effet se répartir entre Bello Bouba Maïgari et Issa Tchiroma Bakary, tous deux issus de ce Grand Nord. « Au fond, chacun pense déjà à l’après-élection », conclut notre précédent interlocuteur.

Paul Biya et la « léthargie nationale »

À 78 ans, Bello Bouba Maïgari y pense peut-être plus encore que les autres. Candidat à la présidentielle en 1992, il s’était classé troisième avec 19,22 % des voix, derrière Paul Biya (39,9 %) et John Fru Ndi (35,97 %). Renonçant à contester les résultats annoncés par la Cour suprême, il avait avalisé l’élection, laissant Fru Ndi ferrailler seul. En échange : des postes aux gouvernements successifs pour son parti, l’UNDP. Au sein de l’opposition, et y compris dans sa propre formation et dans son fief de Ngaoundéré, beaucoup le soupçonnent aujourd’hui de vouloir simplement rejouer l’histoire et doutent de sa sincérité d’adversaire de Paul Biya.

Issa Tchiroma Bakary, plusieurs fois ministre et issu de l’UNDP des années 1990, n’a pas nécessairement meilleure réputation. « Ce qui se joue dans l’opposition à l’heure actuelle, c’est l’après. L’après-élection pour les uns, qui peuvent vouloir se placer dans les prochains gouvernements. L’après-Biya pour les autres, qui veulent être les mieux positionnés quand la nature finira par imposer l’alternance à la présidence de la République », résume un magistrat proche du RDPC. Ce dernier ajoute, un brin moqueur devant les espoirs déçus des militants de l’opposition : « Paul Biya a imposé une chose à tout le monde : la patience. »

« Il faut aussi se rendre à l’évidence : aucun prétendant, même Maurice Kamto, n’a semble-t-il réussi à briser suffisamment cette léthargie nationale, qui pousse une majorité de Camerounais à attendre la fin de Paul Biya pour renouer avec la politique », analyse notre politologue. « Il y a une colère des populations, mais que l’opposition actuelle ne parvient pas forcément à incarner, renchérit un acteur de la société civile. Même Kamto ne l’a captée que partiellement. Le pouvoir l’a écarté pour cela mais, quand sa candidature a été invalidée, est-ce que la rue s’est soulevée ? Non, elle s’est résignée à voir l’opposition se diviser et à laisser faire le temps. »

Un autre interlocuteur évoque avec nostalgie les envolées lyriques de John Fru Ndi lors de la campagne de 1992. Village après village, en particulier dans l’ouest du pays, le candidat du Social Democratic Front (aujourd’hui représenté par Joshua Osih) avait alors enchaîné les bains de foule, au point de faire douter Paul Biya, qui participait à sa première élection multipartite. Réélu dans un climat de suspicion, le chef de l’État n’a jamais oublié cette désagréable expérience. Trois décennies plus tard, en favorisant l’éviction de Kamto et les divisions d’une opposition déjà peu encline à s’unir, il s’est une fois encore donné les moyens de ne pas la revivre.

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