Point de vue : Le marché des corps, la faillite des repères

24 juillet 2026
3 min de lecture
Point de vue : Le marché des corps, la faillite des repèresle courrier du cameroun

Émile Durkheim parlait d’anomie, cette situation où les règles communes s’effondrent et où les individus ne savent plus quelles limites donnent sens à leur existence.

Pierre Bourdieu rappelait que les comportements individuels sont aussi le produit d’un environnement social, économique et culturel. Lorsque le corps devient une monnaie d’échange, ce n’est pas seulement une défaite morale : c’est le symptôme d’une société qui a perdu une partie de ses repères.

Le récent communiqué du MINPROFF, qui alerte sur la banalisation de certains contenus faisant l’apologie du gain facile, de la consommation de substances nocives et de l’exhibition sur les réseaux sociaux, traduit une inquiétude institutionnelle. Mais le diagnostic ne peut s’arrêter aux seules jeunes filles.

Une société qui ne regarde que les conséquences sans interroger les causes risque de condamner les victimes tout en épargnant les mécanismes qui les produisent. Au fil de nombreuses enquêtes de terrain, des paroles reviennent avec une régularité troublante. Elles ne justifient rien, mais elles éclairent les ressorts sociaux de ce phénomène : « Nous avons des diplômes, mais pas de travail. Il faut bien vivre. » « L’espace public ne nous offre aucune alternative crédible. Nous nous débrouillons avec ce que nous avons. »

« Nos clients sont parfois ceux qui devraient nous instruire, nous recruter ou nous protéger : responsables, patrons, enseignants, hommes d’affaires, fonctionnaires. » « On nous demande d’être exemplaires, mais ceux qui nous donnent des leçons sont souvent les premiers à acheter ce qu’ils dénoncent en public. » Ces paroles rappellent une vérité sociologique : le marché du sexe n’existe jamais sans demande.

Derrière chaque personne exploitée ou qui se prostitue, il y a aussi des clients, des intermédiaires, des réseaux, des rapports de pouvoir et des inégalités économiques. Réduire le débat aux seules jeunes femmes reviendrait à ignorer une partie essentielle du problème. Une nation ne se reconstruit ni par la stigmatisation ni par le silence. Elle se relève en réhabilitant l’école, le travail, la responsabilité parentale, la justice, la protection des plus vulnérables et une véritable politique culturelle. Le Cameroun ne manque ni d’intelligence ni de ressources ; il lui faut retrouver des repères communs capables de faire de la personne humaine une fin, et jamais un produit. « Une société qui transforme le corps en marchandise finit toujours par transformer la conscience en marchandise. Le véritable combat n’est pas contre les personnes, mais contre les conditions qui rendent cette marchandisation possible. »

Vincent Sosthène Fouda

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *