Avec Yves Plumey BOBO Jeune Afrique
Alors que l’opposition tente de se structurer en front consensuel contre Paul Biya, l’alliance tant attendue entre Issa Tchiroma Bakary et Bello Bouba Maïgari ne verra pas le jour. En cause : des calculs politiques et des rancunes anciennes. Chronique d’un échec programmé.
L’opposition peut-elle parvenir à une candidature consensuelle pour la présidentielle du 12 octobre au Cameroun ? L’idée d’un candidat unique portée par le groupe de Foumban s’est évanouie pour donner lieu à un projet de « candidature consensuelle », réunissant Maurice Kamto, candidat du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem), Bello Bouba Maïgari, président de l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP), et Issa Tchiroma Bakary, président du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC) et promu par l’Union pour le changement (UPC). Mais la disqualification de Maurice Kamto a rebattu les cartes, ouvrant la voie à une éventuelle alliance entre Bello Bouba Maïgari et Issa Tchiroma Bakary.
Pour l’opposition à Paul Biya, l’enjeu est de taille : les deux hommes sont originaires du septentrion, un ensemble de trois régions qui concentre près de la moitié de l’électorat. Leur alliance aurait donc électoralement du poids, tout en ouvrant la voie au ralliement d’autres candidats de l’opposition. Mais les conflits internes et le positionnement de Maurice Kamto rendent la perspective de voir naître cette coalition de plus en plus hypothétique.
Rivalité ancienne entre leaders du Nord
Samedi 13 septembre, quelques heures après l’annonce par l’UPC de la désignation officielle d’Issa Tchiroma Bakary comme candidat « consensuel », l’UNDP a publié un communiqué critiquant la décision de cette coalition constituée du Manidem, d’Anicet Ekane, et l’Union des forces démocratiques pour le changement (UFDC), de Victorin Hameni Bieleu. Rien de surprenant, puisque, quelques semaines plus tôt, loin des sourires affichés face aux caméras lors des rencontres publiques entre caciques de l’opposition, chacun des deux leaders du Nord avait déjà commencé à tracer sa propre voie, chacun dans sa ligne.
Un signe, parmi d’autres, de cette sourde concurrence : fin août, alors que les négociations étaient encore en cours, Bello Bouba Maïgari a présenté son projet politique lors d’une conférence de presse, présentant son équipe de campagne avant d’organiser son premier meeting à Ngaoundéré, son fief de l’Adamaoua. Quelques jours plus tôt, le FSNC, d’Issa Tchiroma Bakary, avait lui aussi organisé un grand meeting, à Garoua.
La rivalité entre ces deux barons du Nord remonte à 1992, lorsque Tchiroma Bakary, alors cadre influent de l’UNDP, est menacé d’être radié du parti, en même temps qu’Hamadou Moustapha, pour avoir accepté d’entrer au gouvernement. Bouba Maïgari y voit une manœuvre du pouvoir visant à affaiblir son parti. La fracture s’accentuera encore en 1994, lorsque les deux hommes acceptent de nouveaux portefeuilles ministériels. En janvier 1995, ils sont définitivement exclus de l’UNDP et créent aussitôt l’Alliance nationale pour la démocratie et le progrès (ANDP), qu’ils présentent comme l’« héritier authentique » de l’UNDP, contestant l’autorité de Bello Bouba Maïgari.
Le silence de Maurice Kamto
Les deux hommes, qui entretiennent une méfiance réciproque, font face aux mêmes types de critiques. Leur démission du gouvernement, quelques semaines seulement avant le début de la campagne présidentielle, est-elle le fruit d’une réelle volonté de rupture, ou jouent-ils une partition écrite au palais d’Étoudi ? Dans l’entourage de Bello Bouba Maïgari, ses proches assurent qu’il a présenté sa candidature « sous la pression de sa base ». « S’il ne démissionnait pas, il courrait le risque de voir son parti, déjà radicalisé et très déçu par Paul Biya, se vider au profit du FSNC qui pouvait canaliser ces frustrations », assure une source.
Les partisans d’Issa Tchiroma Bakary assurent de leur côté que son entrée au gouvernement relevait de la pure stratégie politique. « Il ne s’agissait pas d’un ralliement loyal, mais d’un repli tactique », assure une source au sein du parti. Tchiroma « n’a jamais aimé Paul Biya », insiste-t-elle. À la différence d’autres figures du Nord, comme Marafa Hamidou Yaya, dont les caciques du FSNC jugent qu’il a « manqué de prudence » en choisissant l’affrontement ouvert, Tchiroma aurait donc, pendant toutes ces années, déployé une « tactique plus subtile ».
À moins d’un mois de l’échéance, les deux hommes semblent difficilement réconciliables. Et Maurice Kamto, devenu faiseur de roi au sein de l’opposition, multiplie les prises de paroles, mais garde pour l’heure le silence le plus total au sujet de la question sur laquelle tout le monde l’attend : lequel des candidats de l’opposition va-t-il soutenir lors de la présidentielle du 12 octobre ?
