Avec Georges DOUGUELI, Jeune Afrique
À l’approche de la présidentielle camerounaise, les luttes de pouvoir entre clans rivaux au sein du RDPC se sont temporairement apaisées. Ministres et barons du régime se livrent à une compétition de loyauté feutrée, et chacun prépare déjà l’après-scrutin et la prochaine bataille.
Un répit entre deux assauts : les clans en lutte autour du président camerounais, Paul Biya, observent une trêve, le temps d’une élection présidentielle à laquelle aucune personnalité majeure du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) n’a osé se porter candidat contre la puissante figure tutélaire. Les couteaux sont rentrés dans leurs fourreaux, les appétits de pouvoir refrénés, la guerre différée. Tous les coups seront de nouveau permis après la victoire de Paul Biya, si elle advient. En attendant, tous s’appliquent à donner du régime une image d’unité et de cohésion.
Certains belligérants observent un retrait stratégique. Un temps cité comme possible successeur de son père, Franck Biya, l’aîné du président, se fait discret. Réputé proche de Samuel Mvondo Ayolo, le directeur du cabinet civil, ce quinquagénaire réservé n’est pas un tribun attendu sur les estrades de campagne. Lancé pour porter une hypothétique future ambition présidentielle, le mouvement des « Frankistes » a été mis en sommeil. Et les amis du fils du président au gouvernement ne se sont pas non plus pressés de labourer le terrain pour faire réélire le patriarche.
L’un des plus emblématiques, le ministre de l’Économie, Alamine Ousmane Mey, évite soigneusement de se montrer. Le 25 août, il n’a pas accompagné son collègue des Finances, Louis Paul Motaze, chef de file d’une délégation comptant dans ses rangs les ministres Georges Elanga Obam (Décentralisation), Malachie Manaouda (Santé), Ibrahim Talba Malla (Marchés publics) et le secrétaire d’État aux Enseignements secondaires, Boniface Bayaola, en mission de déminage à Maroua, dans l’Extrême-Nord, pourtant région d’origine de la famille Ousmane Mey.
Entre invisibilité et surenchère loyaliste
Invisible et taiseux, aussi, le ministre d’État chargé de la Justice, Laurent Esso, a quant à lui disparu des radars alors que ses collaborateurs assurent qu’il a recouvré la santé après un séjour médical de plusieurs semaines en Europe. Cependant, à l’inverse, d’autres membres du gouvernement ont à cœur de montrer qu’ils consacrent leur énergie à la réélection de Paul Biya. Leur contribution à la victoire est en effet un gage de survie dans la perspective de l’inévitable remaniement qui devra suivre la victoire attendue et amorcer la recomposition postélectorale espérée depuis au moins cinq ans.
L’habituelle guerre des clans s’est parfois transformée en une compétition de panégyriques en hommage à Paul Biya. Le 10 septembre, Narcisse Mouelle Kombi, le ministre des Sports, a présenté son livre intitulé Paul Biya ou la cohérence d’un grand homme d’État, dont le sous-titre donne un aperçu du contenu : La sagesse au service de la démocratie, de la prospérité et de la paix. Deux membres du gouvernement seulement avaient fait le déplacement pour soutenir l’auteur : Jean De Dieu Momo et Jacques Fame Ndongo. Prenant la parole pendant près d’une heure, ce flatteur prolifique a longuement comparé le sourire de Paul Biya, en photo de couverture, à celui de La Joconde.
Paul Atanga Nji, le ministre de l’Administration territoriale a, lui aussi, tenu à dire tout le bien qu’il pense du président sortant, dans un beau livre dont le titre est tout un programme : Trente-sept ans de fidélité sans failles au président Paul Biya et aux institutions républicaines. Comme Mouelle Kombi, il est réputé proche du secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh. Enfin, un troisième livre surprend un peu plus, dans la forme. Il s’agit d’une bande dessinée à la gloire du chef de l’État et éditée à l’initiative du ministre de la Santé, un temps proche de Ngoh Ngoh avant de rapprocher d’un rival de ce dernier, Louis-Paul Motaze.
Un septennat de guérilla
Tout au long du septennat en cours, des groupes se sont formés et, à mesure que le président prenait de la distance avec l’exercice quotidien du pouvoir, certains de ses collaborateurs ont constitué des factions en lutte pour des positions de pouvoir. Ces chapelles se sont d’autant plus consolidées que le gouvernement n’a plus été remanié depuis 2019, Paul Biya n’ayant pas donné suite aux sollicitations insistantes du Premier ministre, Joseph Dion Ngute. L’équipe n’a enregistré aucune nouvelle entrée en dépit de plusieurs décès et des récentes démissions de Bello Bouba Maïgari et Issa Tchiroma Bakary.
Malicieusement suscitée dès l’orée du septennat finissant par le président lui-même, la première bataille a opposé le secrétaire général de la présidence au Premier ministre. Le premier n’a eu de cesse de disputer au second une partie de ses prérogatives, notamment le pouvoir de nommer aux postes prestigieux de l’administration. Les deux hommes et leurs fidèles se sont aussi opposés sur les moyens de parvenir à la résolution de la crise anglophone. Pendant ce temps, le président comptait les coups avec une remarquable impassibilité.
Pareillement, il n’a rien dit non plus au plus fort de l’incroyable escalade qui a conduit à l’émission par le Tribunal criminel spécial d’un mandat d’arrêt contre Ferdinand Ngoh Ngoh, une procédure impossible à envisager sans l’autorisation de Laurent Esso. Elle a été suspendue à la demande de Paul Biya, et aujourd’hui le « souci est réglé » officiellement. Mais la querelle menace d’éclater de nouveau à tout moment. D’autant que Paul Biya reste la plupart du temps inaccessible : il ne reçoit pas ses ministres, même ceux qui menacent de démissionner. Ces derniers mois, seuls Thierry Marchand, l’ambassadeur de France en fin de séjour, et le représentant du Saint-Siège ont eu les honneurs d’une réception du président.
Paul Biya rééquilibre les forces
On s’est aussi longtemps demandé qui aurait le privilège de diriger la campagne pour un huitième mandat. Dans un premier temps, le président a donné l’impression de s’appuyer sur Ferdinand Ngoh Ngoh. C’est lui qui accueille et s’entretient avec les délégations constituées d’élus et de représentants de la notabilité traditionnelle invités au palais d’Etoudi. C’est même au cours de l’une de ces audiences qu’une altercation l’y a opposé en juillet au puissant ministre de la Communication, René Sadi, coupable selon Ngoh Ngoh d’avoir indiqué, un peu plus tôt sur les ondes de RFI, que la candidature de Paul Biya à la présidentielle était encore « du 50/50 ».
L’incident a peut-être poussé le président à revoir ses plans et à ménager la susceptibilité de certains fidèles de la première heure qui prenaient ombrage du pouvoir du secrétaire général de la présidence. Premier bénéficiaire de ces changements, le RDPC, jusqu’alors discret dans les préparatifs préélectoraux, a retrouvé un rôle central. Or Ferdinand Ngoh Ngoh ne fait pas partie du bureau politique de la formation au pouvoir.
Le président a en outre réhabilité Joseph Fouda, un ennemi intime du même secrétaire général de la présidence. Promu le 15 juillet vice-amiral et confirmé par un décret concomitant à son poste stratégique de conseiller spécial du chef de l’État, Fouda est revenu des enfers après avoir été récemment ébranlé par une enquête liée à des soupçons de trafic d’influence. Retour en grâce, donc, pour cet historique de l’entourage présidentiel, dont le bureau se trouve au troisième étage du palais. Dans l’impitoyable maquis camerounais, les faux amis et les frères ennemis n’ont pas disparu. Ils ne font qu’attendre un peu plus leur heure.
