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Avec Jean Pierre Du Pont

Entre liens du sang, passé commun et divergences irréconciliables, leur relation est un exemple frappant de la complexité de la politique septentrionale. La haine, chez eux, n’est pas seulement personnelle : elle est intime, enracinée et nourrie par les ambitions, les jalousies et l’histoire commune.

Marafa Hamidou Yaya – Issa Tchiroma Bakary : La haine intime (Je te hais, moi non plus).

À première vue, lorsqu’on ignore les intrigues du Septentrion, on pourrait croire que Marafa Hamidou Yaya et Issa Tchiroma Bakary étaient faits pour s’entendre. Tous deux ont partagé la prison après la tentative avortée du putsch du 6 avril 1984 et possèdent une formation scientifique pointue : Marafa, pétrochimiste formé aux États-Unis ; Tchiroma, brillant mathématicien formé en France , devenu ingénieur . Tout semblait les rapprocher.

Mais la réalité est tout autre. Marafa nourrit envers Tchiroma une hostilité viscérale. Il l’a toujours regardé de haut et a tout fait pour freiner son entrée au gouvernement, comme pour Bello Bouba Maïgari. Les deux hommes ne sont pas du même moule. Et leurs cercles respectifs n’ont cessé d’entretenir cette rivalité, parfois violente, qui ressemble à un duel intime.

Un parcours forgé dans l’épreuve.

Issa Tchiroma Bakary n’a pas découvert la politique par décret présidentiel. Lui a payé le prix fort : tortures, humiliations, sept années de prison sans jugement ni inculpation, aux côtés de Dakolé Daïssala. Ces épreuves ont forgé son caractère et sa résilience.

Éloquent, souriant et franc, il fut l’un des rares fils du Septentrion à militer à l’UNC dès ses années d’étudiant à Paris. Ancien opposant farouche, il assume ce passé et a choisi depuis plusieurs années de mettre son expérience au service du président Paul Biya, en allié stratégique.

À la tête du ministère de la Communication pendant près de neuf ans, il détient le record de longévité à ce poste stratégique. Jamais un ancien opposant n’avait dirigé un ministère aussi central si longtemps. Parallèlement, il s’est investi dans le social : plus de 40 forages construits dans la Bénoué, plus de 10 ambulances offertes aux zones enclavées. Ses actes contrastent avec ceux de ministres n’apparaissant qu’en période électorale.

La culture comme arme.

Pétri de culture et de littérature, Issa Tchiroma Bakary cite Alfred de Musset pour évoquer ses infortunes passées. Face à ses détracteurs, il invoque Talleyrand, le diable de la diplomatie française, qui navigua entre tous les camps et mangea à tous les râteliers, jusqu’à s’attirer la réplique cinglante de Napoléon : « Vous êtes un tas de merde dans un bas de soie. » Aujourd’hui, Tchiroma se sert d’une maxime de Talleyrand comme d’un mantra face à ses « procureurs » : « La trahison n’est qu’une question de date ». L’allusion est claire, et touche même ses proches collaborateurs, comme Yerima Dewa, son vice-président au FSNC et fidèle bras droit, rappelant que la loyauté se teste en politique.

Le tournant politique.

Depuis sa démission spectaculaire et inattendue du gouvernement, et l’acceptation in extremis de sa candidature, initialement rejetée par ELECAM, Tchiroma a le vent en poupe. L’homme s’est transfiguré et bénéficie du préjugé favorable de la masse — un engouement qui n’est pas idéologique, mais un exutoire contre la férule de Biya.

Face à cet élan, Marafa Hamidou Yaya s’est manifesté depuis sa détention. Dans un communiqué, il a cherché à décrédibiliser les deux candidats du Septentrion, les accusant d’avoir profité de fonds publics lors de leur passage au gouvernement, lui-même ayant été écarté pour cause de disgrâce.

Aussi surprenant que cela paraisse, les deux rivaux sont liés par le sang : la mère de l’un serait la tante de l’autre. Dans la culture africaine, ces cousins sont souvent appelés « frères ». Cette proximité familiale, paradoxale, renforce l’intensité de leur antagonisme, qui mêle rivalité politique, blessures d’ego et querelle intime.

Une haine intime.

Entre liens du sang, passé commun et divergences irréconciliables, leur relation est un exemple frappant de la complexité de la politique septentrionale. La haine, chez eux, n’est pas seulement personnelle : elle est intime, enracinée et nourrie par les ambitions, les jalousies et l’histoire commune.

Issa Tchiroma Bakary continue de naviguer entre héritage, popularité et ambitions électorales. Homme de culture, stratège et bâtisseur social, il reste un acteur central du paysage politique septentrional, prêt à relever ses prochains défis.

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